Cent ans de solitude by Gabriel Garcia Marquez

Cent ans de solitude by Gabriel Garcia Marquez

Auteur:Gabriel Garcia Marquez
La langue: fr
Format: mobi
Tags: Littérature
Publié: 2011-01-07T23:00:00+00:00


CHAPITRE XII

Éblouis par tant d’inventions, et si merveilleuses, les gens de Macondo ne savaient par où commencer à s’étonner. Ils passaient des nuits blanches à contempler les pâles ampoules alimentées par un groupe électrogène qu’avait rapporté Aureliano le Triste du second voyage effectué par le train, et à l’obsédant teuf-teuf auquel on ne s’habitua qu’à la longue, péniblement. Ils furent indignés par les vivantes images que le riche commerçant qu’était devenu don Bruno Crespi projetait dans le théâtre aux guichets en gueules de lion, à cause d’un personnage mort et enterré dans certain film, sur le malheur duquel on versa des larmes amères, et qui reparut bien vivant et métamorphosé en arabe dans le film suivant. Le public, qui payait deux centavos pour partager les retours de fortune des personnages, ne put supporter cette inqualifiable moquerie et brisa tous les sièges. Le maire, cédant aux instances de don Bruno Crespi, dut faire expliquer par l’annonceur public que le cinéma n’était qu’une machine à illusions, laquelle ne méritait pas ces débordements passionnels du public. À la suite de cette décevante explication, beaucoup estimèrent qu’ils avaient été victimes d’une nouvelle et spectaculaire affaire de gitans, si bien qu’ils choisirent de ne plus remettre les pieds au cinéma, considérant qu’ils avaient assez de leurs propres peines pour aller encore pleurer sur les malheurs d’êtres imaginaires. Il se produisit quelque chose d’analogue avec les phonographes à cylindres apportés par les gaies matrones de France en remplacement des vieux orgues de Barbarie, et qui, pendant un certain temps, portèrent si gravement préjudice à l’orchestre de musiciens. Au début, la curiosité multiplia la clientèle du quartier réservé, et l’on sut même que de très respectables dames se déguisaient en gens du peuple pour aller voir de plus près cette nouveauté du phonographe, mais les gens l’examinèrent tant et si bien, et de si près, qu’ils en arrivèrent très vite à la conclusion qu’il ne s’agissait pas de moulins à sortilèges, comme tout le monde pensait et que l’affirmaient les matrones, mais d’une vulgaire mécanique qui ne pouvait se comparer avec quelque chose d’aussi émouvant, d’aussi humain, d’aussi chargé de vérité quotidienne qu’un orchestre de musiciens. Cette désillusion fut si profonde qu’à l’époque où l’usage des phonographes se répandit dans le peuple au point qu’on en rencontrât dans chaque maison, on ne put se résoudre à les considérer comme des objets servant au divertissement des adultes, mais tout juste bons à être démantibulés par les enfants. En revanche, le jour où quelqu’un du village eut l’occasion de vérifier la réalité palpable du téléphone installé dans la gare du chemin de fer, et bien qu’on le prit, à cause de la manivelle, pour une version rudimentaire du phonographe, même les plus incrédules se trouvèrent déconcertés. C’était comme si Dieu avait résolu de mettre à l’épreuve leur faculté de s’étonner et voulait maintenir les habitants de Macondo dans ce perpétuel va-et-vient entre le plaisir et le désenchantement, le doute et la révélation, tant et si bien qu’à la limite, nul ne savait déjà plus de science certaine où commençait et où finissait la réalité.



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